FEMMES REMARQUABLES ! (suite)

Elisabeth Fabre est  un des membres fondateurs de L’Observatoire Isérois de la Parité entre les femmes et les hommes.

Il y a 70 ans, elle était parmi celles et  ceux qui ont œuvré pour que la France soit libérée des occupants nazis. Elle raconte cet épisode, « des choses simples dit-elle »,  qui a orienté sa vie . 

MES SOUVENIRS DE RÉSISTANCEE-Fabre-AFAT

Je suis née 6 ans après la fin de la grande guerre 1914-1918, les français étaient encore imprégnés des horreurs de ces quatre années, les souvenirs étaient proches, la France blessée. La haine du « boche » était dans tous les esprits.
En 1936, j’ai 12 ans.
Début mai 1940 c’est l’invasion allemande. J’ai 15 ans et je me souviens de ces longues files de réfugiés qu’il fallait héberger, nourrir, réconforter… Le 11juin 1940, ce fut à notre tour de faire cet exode à pied, valise à la main, sous les bombardements. Tout était fini, la France était battue.
En ce qui me concerne, ce n’est qu’à mon retour à Paris, fin 1941, que j’ai compris ce qu’était le poids de l’occupation. Cette présence continuelle, pesante, partout, dehors, dans le métro, dans les maisons, dans nos bâtiments, devint vite insupportable, si bien que je ne ratais aucune occasion de manifester mon agressivité, arborant des bouquets ou des rubans tricolores, piétinant les pieds des allemands dans le métro, me retournant ostensiblement avec mon vélo pour ne pas voir ce fameux défilé de midi aux Champs Elysées.

1942- 1943- En invoquant des raisons de santé, j’ai eu la chance au cours de ces années de pouvoir passer en zone libre, de me retrouver en Haute-Savoie et en Savoie. C’est là que j’ai rencontré quelques personnes faisant de la Résistance, des juifs notamment qui se cachaient, j’ai pu, pour eux, faire passer des messages pour leurs familles qui se trouvaient en zone occupée. Bien entendu, nous suivions les nouvelles à la Radio anglaise et aussi Radio Paris, qui était aux ordres des allemands.

En janvier 1944, me voilà à la Clusaz dans la vallée de Thônes au-dessus d’Annecy, en plein maquis savoyard.
J’étais partie avec une machine à écrire, et un diplôme de secouriste de la défense passive. Très vite à l’hôtel où je séjournais et dans le village, je fis connaissance d’éléments de la Résistance. Le service de renseignement de la Haute Savoie était en partie installé à la Clusaz et je me mis à la disposition des responsables avec ma machine à écrire. Ce fut alors un défilé de jeunes résistants. Il fallait les réconforter, les vêtir, les envoyer dans d’autres secteurs de rassemblement. Tout cela était difficile, on ne savait pas exactement ce que chacun faisait ; on se connaissait par des prénoms, je tapais quelques textes, quelques condamnations contre des collaborateurs. Les allemands étaient là, mais le maquis aussi.

Glières se jouait … Les autorités de la Résistance en accord avec le gouvernement de la France libre ont décidé le regroupement de 500 maquisards sur le plateau des Glières près d’Annecy. Il a fallu dès lors assurer des possibilités de recevoir sur ce plateau de haute montagne alors isolé, des parachutages d’armes, de ravitaillement et d’hommes.
La Milice française, force armée au service de l’occupant, cerne le plateau. Fin mars, les allemands interviennent à leur tour en force. Le maquis cède sous le nombre et se disperse, le plateau est évacué le 27 mars 1944, ce fut la fin de Glières.

En avril, la Clusaz fut transformée en zone d’accueil pour des enfants du Nord. Nous nous sommes installés dans un petit chalet situé dans une rue du village. Dès lors, les relations avec la Résistance s’intensifièrent, car il était plus facile de pénétrer dans ce chalet que dans l’hôtel où il y avait des touristes, des allemands, civils et militaires. Que de documents nous avons cachés, des armes, des photos, que les maquisards ne savaient où mettre. Il fallait ensuite les transporter ailleurs, les ordres arrivaient par les uns et par les autres, rien ne nous semblait coordonné. De chefs, nous n’en connaissions pas, parfois des rumeurs, une ombre… Nous étions à la base et nous étions d’accord pour être utilisés en fonction de nos moyens, on passait des messages, on transportait des armes après les avoir cachées, on entretenait des chalets qui étaient occupés par les maquisards, ce n’était pas un travail de héros. Mais si beaucoup de choses se sont faites, c’est que sans doute partout il y a eu comme nous des personnes prêtes à faire « la petite chose » qui a permis d’avancer.

Mon diplôme de secouriste a commencé à me servir début avril où il m’a été demandé de me rendre dans un chalet pour soigner un réfractaire blessé, caché et condamné à mort ! Je fus reçue par le blessé, revolver au poing, accueil agréable ! On m’avait dit de mettre une croix de Lorraine sur le revers de la veste, mais l’humeur du personnage traqué ne changea guère pour cela. Il avait eu une balle en biseau qui était rentrée par la gorge et sortie par la joue. Un bon nettoyage à l’alcool lui permit de reprendre ses esprits et je vins ensuite le visiter tous les jours jusqu’à sa guérison.

Toute la résistance de cette vallée de Thônes a été commandée par les évènements du plateau des Glières. Après Glières, les camps s’installent. Y viennent des jeunes du Plateau. Mais aussi de la ville. La Clusaz était particulièrement protégée et tranquille puisque tous les hôtels avaient été réquisitionnés pour accueillir les enfants du Nord, les allemands montaient, bien sûr et à un moment c’était le sauve-qui-peut pour cacher armes, documents, photos, tout élément compromettant. Le 6 juin c’est le débarquement, les nouvelles vraies ou fausses arrivent, la Résistance multiplie les coups de mains ; les blessés se font plus nombreux. Il faut prévoir une organisation d’accueil. Avec l’accord du maire nous mettons en place, dans les locaux du Syndicat agricole, un hôpital sommaire, il y a l’électricité mais pas d’eau, hormis la fontaine sur la place, un escalier pentu dont l’accès pour des blessés à transporter n’était guère facile.

A titre de représailles contre le Maquis, plusieurs communes de la vallée de Thônes ont été bombardées par l’aviation allemande, nous avions les enfants réfugiés, et nous avions aussi notre hôpital clandestin – d’où la nécessité de l’indiquer. Après une visite au curé, j’obtiens de mettre en place sur le toit de l’église des grands draps blancs et une croix rouge faite avec les ornements de l’église. La Clusaz a été épargnée,
Le docteur Marc Bombiger, médecin rescapé du Plateau de Glières qui s’occupe du secteur, me nomme responsable de l’hôpital de la Clusaz dont la possibilité d’accueil est de 30 lits. J’ai été secondée par des jeunes filles du pays, une infirmière du centre des réfugiés. Notre antenne étant connue, nous avons pu recevoir des blessés venant de la vallée de Thônes, de Bonneville et d’ailleurs. Il fallait faire front à des blessures graves : fracture du bassin, balles dans les jambes, dans les bras, visages brûlés au Bazooka, balle dans la cuisse avec infection. Le plus atteint avait huit blessures ! Que pouvais-je avec mon « pauvre » diplôme de secouriste ? Avec un matériel de campagne, prise de guerre à l’hôpital d’Annecy ? (Nous avions de quoi monter un cabinet de dentiste, ce n’était pas ce que nous recherchions !)
Les blessés arrivaient par camions, voitures et tout a pu s’organiser, soins, traitements, repas. Un soir, il fut même question de couper une jambe ! Inlassablement notre équipe était présente, le Dr Marc passait aussi bien le jour que la nuit et il fallait être là pour prendre ses ordres et administrer les traitements. Nous dormions à tour de rôle. Un jour nous avons été prévenus que les allemands qui avaient appris les mouvements de la Résistance dans notre secteur et l’existence d’un hôpital clandestin à la Clusaz devaient monter. Immédiatement, sur ordre du Dr Bombiger, il a fallu procéder à l’évacuation des blessés dans des fermes amies à l’extérieur de la Clusaz. Les allemands sont venus, il ne restait aucune trace de notre hôpital clandestin. Mais cela posera naturellement un problème pour les grands blessés qui devaient être suivis plusieurs fois par jour, nous nous répartissions la tâche et nous étions sur les chemins toute la journée.Babeth voiture

Un soir, il m’a été demandé de rejoindre Annecy. Il s’agissait de libérer les prisonniers maquisards de la prison d’Annecy. Mon rôle était d’être présente au car et d’accueillir les évadés, de les regrouper, les cars nous emmenant ensuite sur Thônes. La prise d’Annecy avait été décidée pour le lendemain et il fallait que les prisons soient vidées des maquisards pour éviter des représailles. Le lendemain, 19 août, c’était la Libération d’Annecy, premier département français libéré par les seules Forces Françaises de l’Intérieur. Bien sûr, il y a eu parachutages et de nombreux contacts avec Londres mais aucune troupe extérieure au département n’a participé aux combats de la Libération de la Haute Savoie.

Le Docteur Bombiger avait mis en place un car chirurgical prêt à partir sur Lyon, continuer les combats pour la Libération. Le Dr Marc était prêt à m’emmener mais il fallait l’autorisation du chef F.F.I : « Quel âge avez-vous ? »… « 19 ans ». « Vous n’êtes pas majeure, je ne peux pas vous donner cette autorisation ». J’avoue que cette réponse de non-recevoir après tout ce qui s’était passé, j’ai eu du mal à y croire et à l’accepter ; j’éprouvais alors un sentiment de révolte.
Mais il y avait encore bien à faire. Beaucoup de résistants étaient morts, disparus. Les familles commençaient à se manifester. L’Association des Rescapés du Plateau des Glières s’est mise en place. Julien Helfgott, ancien du Plateau qui fut prisonnier à Annecy jusqu’à la libération de la ville, en devint l’animateur et avec lui nous avons commencé à établir les dossiers avec photos à l’appui, il fallait retrouver les vivants, les morts tués en Haute Savoie ou déportés dans les camps. Je suis restée à l’Association des Glières jusqu’à la fin de l’année 1944.

C’est en début d’année 1945 que je me suis engagée dans l’armée comme A.F.A.T. (Auxiliaire Féminine à l’Armée de Terre) rattachée à la 27ème Division Alpine. Nous portions l’uniforme et devions aussi participer à certains défilés !! Ce qui laissait supposer que nous devions marcher au pas, une discipline militaire imposée, couvre-feu etc.…J’étais responsable d’une section et le matin à 7 h il y avait exercice dans les rues d’Annecy… Détachée au Service Social, mon secteur couvrait toute la vallée de Thônes. Il fallait inventorier les engagés, connaître les familles, obtenir des secours pour les uns, des papiers pour les autres. La liaison devait se faire aussi pour les déportés, leurs familles ; là aussi de nombreuses démarches étaient nécessaires. Les moyens de transports étaient pour ainsi dire inexistants. Je faisais de l’auto-stop pour rejoindre le secteur où j’avais des enquêtes à mener et c’est souvent à pied, ou à ski, que j’ai rejoint des chalets perdus en montagne.
Il m’est arrivé bien souvent d’être obligée de boire une petite gnôle à 8 h du matin dans un chalet pour avoir des renseignements sur le fils qui était en Maurienne ou en Tarentaise. Quand la confiance était acquise tout allait bien, et au passage suivant je pouvais demander un café au lait !… Et il m’arrivait de repartir avec un reblochon ce qui était très apprécié à Annecy, car malgré la libération les restrictions sévissaient toujours.

Je m’étais engagée en souhaitant suivre les troupes alliées, mais le 8 mai 1945 est arrivé… Ce fut donc la fin de la guerre et à l’automne, j’ai demandé à être démobilisée, ce que j’ai obtenu sans difficulté. Je suis rentrée à Paris dans la vie normale et civile mais je ne peux pas franchir les frontières de la Haute Savoie sans évoquer tout ce que j’ai vécu là bas, comme beaucoup d’autres, et malgré toutes les difficultés, les divergences, les liens qui nous unissent sont ancrés en nous et sont indestructibles.

Elisabeth FABRE, 20 Aout 2014

Le texte complet du récit d’Elisabeth Fabre peut être consulté et téléchargé ici

1 réponse

  1. FHAL Marie-Claire dit :

    Bonjour Elisabeth,

    Je suis ravie que l’on vous rende hommage, et parle de votre engagement pendant le guerre.
    J’espère que vous allez bien. Je ne vous ai jamais oubliée; notre amitié remonte à bien des
    années, n’est-ce pas!
    Mes amicales pensées.