Des femmes dans la jungle politique

A la suite de notre première réaction sur les élections américaines, vous trouverez ci-après un article qui a été envoyé par une de nos abonnées et qui avait été publié dans le numéro de novembre de la revue Études.

« Des femmes dans la jungle politique »
En janvier prochain, une femme entrera peut-être à la Maison blanche, à la tête de la première puissance mondiale. Quelle que soit l’issue du scrutin, les politiques français, toujours en quête de parité, devraient méditer le fait que, sous la présidence républicaine comme sous la présidence démocrate, deux femmes furent les porte-parole des intérêts américains dans le monde : Condoleezza Rice et Hillary Clinton.
L’importance des femmes dans la vie politique américaine est un fait incontournable, avec l’émergence de nouvelles figures dans la jeune génération, comme Lupe Valdez, issue de l’immigration mexicaine et élue démocrate depuis 2004, comme shérif du comté de Dallas.

En quelques décennies, la condition féminine s’est transformée. La séparation entre la sphère privée attribuée aux femmes et la sphère publique considérée comme l’apanage des hommes est en train de s’effondrer et, avec elle, la minoration du rôle politique des femmes. La présence des femmes dans la sphère politique à des postes de pouvoir et de responsabilité est devenue légitime. Certes, au moment où nous écrivons cet éditorial, nous ne connaissons pas encore les résultats de l’élection présidentielle américaine de ce mois de novembre. Mais nous savons que le combat politique aura été violent, laissant libre cours à une affirmation décomplexée des identités avec un retour des préjugés xénophobes et sexistes. Nous savons, par exemple, que la communication sur l’état de santé d’Hillary Clinton aura joué un rôle peut-être aussi déterminant que les bourdes et les mensonges de son adversaire, Donald Trump. Ceci confirme dans l’imaginaire collectif que la vie politique est une jungle où chacun doit se battre seule ou seul contre tous, et que l’on demande toujours plus à une femme pour s’y faire une place et davantage encore pour accéder à la première place. Il serait intéressant de savoir combien d’hommes ont été élus présidents, aux États-Unis ou ailleurs, dans la transparence de leur état de santé. À âge égal, pourquoi demanderait-on à une femme de paraître en meilleure forme, plus séduisante et moins vieille ? Il est encore long le chemin vers une vraie égalité.

En dépit d’un climat de plus en plus favorable à la présence des femmes dans la vie politique, la situation en France reste décevante. Comment expliquer cette sous-féminisation de la vie politique française ? Une soixantaine de femmes politiques françaises ont accepté de livrer leur témoignage à Camille Froidevaux-Metterie, professeure en sciences politiques, dont l’un des thèmes de recherche porte sur la mutation de la condition féminine1. Comment ont-elles pris la décision de s’engager en politique ? Quelles sont les difficultés qu’elles ont rencontrées ? À partir de ces entretiens, son mari, Laurent Metterie, a réalisé un documentaire fiction intitulé Dans la jungle. Pour préserver leur anonymat et donner à entendre des paroles plus libres, les femmes politiques sont jouées par quatre comédiennes qui incarnent différents types sociologiques établis par Camille Froidevaux-Metterie : « l’amazone » qui sacrifie sa vie familiale, « la citoyenne » qui entre en politique une fois ses enfants éduqués, « la manager » qui gère sa carrière comme son entreprise en déléguant à d’autres les charges familiales, « la femme contemporaine » qui cherche à concilier les différentes sphères de son existence ; toutes les paroles rapportées sont directement issues de ces entretiens.

Le visionnage de ce documentaire est paradoxalement très instructif pour comprendre la sous-représentation des femmes en politique. Parmi les arguments, nous retenons plusieurs constats : la violence de la vie politique, le sexisme affiché, le refus de devenir une femme alibi, le désir de ne pas sacrifier sa vie familiale et aussi le manque de solidarité des femmes entre elles, leur difficulté à s’organiser en groupe de partage et d’influence. Elles sont nombreuses à refuser l’idée qu’il y aurait une façon spécifiquement féminine de faire de la politique et à penser qu’il leur faut, pour réussir, être aussi agressives et brutales que les hommes. Mais nous pouvons justement regretter qu’elles restent focalisées sur ce qui leur manque pour devenir des hommes politiques comme les autres. « Je crois que l’on sera des hommes comme les autres le jour où nous serons capables de perdre notre temps », dit avec humour l’une d’entre elles. Sous-entendu : perdre du temps dans des réunions qui n’en finissent pas et empiètent sur sa sphère privée, perdre du temps à s’écouter parler, à élaborer des théories en différant la prise de décisions et de responsabilités, etc. On pourrait aussi renverser cette réflexion en se demandant ce que les femmes pourraient apporter à la vie politique, précisément en ne se comportant pas comme les hommes. Une façon peut-être de faire de la politique autrement. À commencer par un dépassement de l’opposition entre sphère privée et sphère publique. On peut être une amoureuse, une mère, une croyante et une citoyenne engagée, une professionnelle aguerrie. Cela supposerait bien sûr une accélération des réformes des mécanismes institutionnels tels que le cumul des mandats et l’absence de leur limitation, une meilleure collaboration entre hommes et femmes dans le partage des charges, une transformation aussi des façons de travailler, guère favorables à un équilibre de l’engagement dans la sphère privée et dans la sphère publique.

Nous avons tous, hommes et femmes, à gagner en reliant mieux les différents domaines de nos vies : nous ne pouvons plus dissocier le combat politique d’un cheminement personnel, le progrès social de la transformation de soi, le tissage de liens sociaux du soin à apporter à nos relations affectives. La condition féminine contemporaine implique la conciliation de toutes les dimensions de l’existence. Dans une période qui souffre d’une multitude de déchirures du tissu social, ceci est une chance pour le bien commun. Une meilleure articulation entre les dimensions privée et publique de l’existence sera déterminante pour le renouvellement de la vie politique et pour la restauration de la qualité de tous les liens endommagés. L’évolution de la condition féminine pourrait ainsi devenir le modèle d’une nouvelle ère politique, au service d’une manière d’être plus humaine.

Nathalie Sarthou-Lajus